The Main Ingredient – Euphrates River (RCA Victor APL1-0335, 1974)


Le soleil était à son zénith lorsque le sirocco du désert cessa de gémir.
Norbert De Coteaux (d'origine française, au sang bleu venu de la lointaine Poméranie), affalé sur sa chaise pliante Hollywood où « DIRECTOR » était imprimé entre deux étoiles, fixait l'horizon du désert, seul, avec ses yeux ensablés. Près de lui trônait un Phonographe Pathé « Jour Nuit » doté d'un pavillon gigantesque, telle une trompe se terminant en une vaste fleur de liseron.
Le vide sidéral, telle une chape de plomb brûlante, écrasait les dunes aux mille mamelons dressés.
Norbert posa délicatement le saphir du phonographe sur le microsillon qui tournait lentement.
L'histoire d' « Euphrates River » pouvait commencer ...
Le son aigrelet d'une guitare folk aux couleurs d'Orient s'éleva des dunes, accompagné d'une flûte enchantée tout droit sortie d'un fabliau moyenâgeux. La voix narrative - "Yesterday ..." -, posée sur un thème répétitif et lancinant, imprégnait l'horizon de sa sonorité chaude ; elle était propulsée par des violons inquiets à gauche, une batterie sèche à l'opposé, et des choeurs stéréophoniques par-derrière.
— Ce son dans cet espace est magnifique, fou fabuleux, à faire tourner en rond une rose des vents..., soupira Bert.
Dans l'immensité du désert, au centre de l'image Technicolor, on distinguait quelques minuscules silhouettes nimbées d'un léger halo lumineux derrière lesquelles se dessinait un nuage de sable dont la forme épousait la queue de la comète Halley.
Par une ellipse diabolique, apparurent en gros plan les membres de Main Ingredient face à un ciel bleu livide. Au premier refrain, Cuba G. poussa son chant dans les aigus divins, rehaussés par des flûtes aux arabesques célestes, où il est dit, qu'à cet instant, l'or coula à flots nappant de sa grâce âmes et paysages.
— C'est comme du Purcell, je veux que Cuba chante comme s’il chantait du Purcell... avec sa voix de cristal..., pria Bert.
Nous prenions de la hauteur avec « Have You Ever Tried It », voyage en montgolfière balloté par un groove d'enfer, dévalant à une vitesse vertigineuse vers les grandes étendues de sable, sous la force souveraine des cordes. Des milliers d'images se projetaient devant nous, défilaient à une telle vitesse que nous en sortîmes complètement grisés; et lorsque le refrain s’éleva et sublima la mélodie, nous nous abandonnâmes alors corps et âme à cette trajectoire... pour atterrir non loin d'une oasis.
Le soir tombait sur l'oasis de « Summer Breeze ».
La harpe gouttelait en arpèges délicats, le vibraphone dentelait la nuit naissante de ses touches blanches, les flûtes filaient telles les étoiles filantes et les percussions se cristallisaient en teintes violettes. Tout concourait à ce que les âmes en peine rejoignent ce havre de paix et s’y réchauffent, même si, de temps à autre, des rugissements de tigre, sous la forme d'échos, suspendaient le vol des oiseaux.
— Walter Rodgers nous a peint deux pochettes terrific, il faut que notre musique s'en inspire..., nota Bert.
Un papillon jaune au liseré vert s'échappait d'un soleil rougeoyant à portée de main d'une indigène brune, sensuelle et lascive, aux seins ronds comme les dunes.
— C'est exactement ça ..., confirma Bert.
Dans cette féérie de sons et de lumières, à la surface de l'eau lunaire miroitait l'image du falsetto purcellien de Cuba G. communiant avec une flûte échappée d'un concerto mozartien oublié, sous le regard énamouré des indigènes.
Les feux éteints, la nuit reprit ses droits. C'était le moment où les rêves s'échappent, le moment de « California My Way ».
Des guitares légèrement wah-wah traçaient la route au delà des dunes sous une nuit étoilée. Seul invité : le choeur des anges. Seule destination : Hollywood.
Plus on avançait, plus la tension montait. La liberté était-elle inabordable, le rêve inaccessible ?
— Hollywood, c'est pas mon rêve, c’est celui des autres... Moi, ce serait plutôt les rives de l'Euphrate..., se confia Bert.
La Cadillac blanche et rutilante filait sur l'asphalte gris entre les lèvres du désert. Des fenêtres ouvertes s'élevaient des chœurs suaves « Yes I do... », des trompettes Bacharach, mais aussi des chœurs aux cris putassiers hurlant « Hollywood... » comme un gros nuage noir au-dessus d'eux qui les suivait sans fin... jusqu'à un tunnel sous les dunes.
Changement de décor pour « Hapiness Is Just Around The Bend » : basses profondes, synthés gras, pas hésitants dans les profondeurs, voix aux échos funèbres répercutés sur les parois du tunnel. L'arrivée du vaisseau sous-désertique « Saksaoul » devait nous conduire au royaume de Shambhala, sous le désert de l'Asie intérieure. Aux sons victorieux de « Get Up », sur une rythmique métronomique, véritable bulldozer, nous entrâmes dans les entrailles de la terre. À travers les hublots de la frégate défilaient « des dômes et des minarets, des arches à colonnes, des statues, des balustrades délicatement filigranées, des tours sans fenêtres, des ruines portant la trace de combats anciens et modernes ». Nous étions à la merci d'un mirage comme si le royaume de Shambhala, annoncé par des flûtes princières et des violons magiciens, pouvait surgir au détour du moindre chemin.
— C'était tellement fou que j'ai du fermer les yeux …, s'écria Bert.
Quand il les rouvrit, ils se retrouvèrent tous à l'air libre, libres comme l'air.
La harpe jouait l'éclosion d'une aurore en une constellation de sons cristallins. La voix unique de Cuba G., prière surgie d'entre les morts, invoqua la pluie dans « Looks Like Rain ». Celle-ci se manifesta aussitôt, amenée par les volutes de flûtes mutines. Quant aux violons, ils faisaient briller chaque goutte comme une cascade de diamants.
— C'était magique, mais nous n'avions encore rien vu..., songea Bert.
Car au moment même où la pluie s'effaça, les jardins suspendus de Babylone apparurent...
Les flots indomptables de l'Euphrate se jetaient contre des murs hauts comme des forteresses, au dessus desquels s’étageaient des terrasses pliant sous le poids des grands arbres - pins et cèdres. On atteignait le sommet par un immense escalier aux mille marches où fleurissaient les plus belles roses d'Orient. La voix chaude et lyrique de Cuba G. sur « Don't You Worry 'Bout A Thing » nous embaumait de son parfum capiteux ; le groove était primesautier, les violons espiègles : nous buvions le bonheur à grandes goulées.
— Cette vision féerique, ces images merveilleuses ... il n'y avait qu'un aveugle pour nous les faire ressentir ainsi..., pensa Bert.
Puis tout s'effaça peu à peu. Le merveilleux partit en poussière. Il ne resta plus qu’un homme seul, seul avec son phonographe au pavillon gigantesque, le saphir creusant le sillon sur « Just Don't Want To Be Lonely », aux guitares fuzz et aux chœurs suppliants. Les images de sa vie défilèrent, ses rêves d'Orient s'étiolèrent...
Maintenant le microsillon tournait dans le vide. Tête penchée, main ensablée, yeux injectés de sang sur des dents jaunes, tout était inanimé, sauf le craquement du saphir qui résonnait dans l'espace désertique.
Une tempête de sable s'annonçait à l'horizon.
— Et Bert ... réveille toi ! Y a Cuba qui n'arrive pas à chanter sur ton putain d'arrangement. Il le trouve, comment dire… pas assez funky. Un peu too much, comme le p'tit génie du XVIIIe siècle, tu sais, le mec qui est mort dans une fosse commune...
Note: 6 stars / 6
Tracklist
A1 Euphrates 4:44
A2 Have You Ever Tried It 3:06
A3 Summer Breeze 4:16
A4 California My Way 4:36
B1 Happiness Is Just Around The Bend 6:20
B2 Looks Like Rain 3:17
B3 Don't You Worry 'Bout A Thing 4:04
B4 Just Don't Want To Be Lonely 3:32
Credits
Arranged By, Conductor – Bert De Coteaux
Art Direction – Acy Lehman
Artwork By [Artist] – Walter Rogers
Engineer [Mix] – Tom Brown Jr.
Engineer [Recording] – Dick Baxter
Producer – Gooding, Simmons, Silvester
Euphrates :
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Have You Ever Tried It :
Summer Breeze :
California My Way :
Happiness Is Just Around The Bend :
Looks Like Rain :
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Don't You Worry 'Bout A Thing :
Just Don't Want To Be Lonely :
Bonus : Let me prove my love to you :



