Jackie Wilson - Beautiful Day
Posté : 04 mars 2012 01:18
MON PYGMALION SOUL EST L'HOMME A LA VOIX D'OR
Jackie Wilson - Beautiful Day (Brunswick BL 754189, 1973)


Titres
A1 Beautiful Day 3:35
A2 Because Of You 3:30
A3 Go Away 3:25
A4 Pretty Little Angel Eyes 2:45
A5 Let's Love Again 3:02
B1 It's All Over 3:10
B2 I Get Lonely Sometimes 3:46
B3 This Love Is Mine 2:55
B4 Don't You Know I Love You 3:21
B5 What'Cha Gonna Do About Me 2:22
Crédits
Arrangements : William Sanders
Production : William Sanders, Carl Davis
— Y faut que je me crashe en Porsche Spyder contre un platane pour exister ? Dis-moi brother, c'est le seul moyen pour que les gens reconnaissent mon talent ? Dis-moi, brother !
Jeff Perry s’était exclamé ainsi devant son grand frère Greg, producteur déjà confirmé. Nous étions en 1973, Jeff venait de composer la totalité de l'album Beautiful Day destiné à Jackie Wilson pour le label Brunswick.
Juste avant l'enregistrement, Nat Tarnopol, le boss, grand échassier au fort accent d'Europe de l'Est — qui aurait pu être rabbin s'il n'avait pas eu comme passions le baseball et la musique soul —, lui proposa de s'asseoir.
— Le baseball est une question de centimètres, la vie est finalement l'affaire de quelques secondes, tu vois… Alors que la soul, c’est un long fleuve où souffle l'éternel. J't'embête avec mes histoires ?
Nat marqua une pause, puis reprit :
— Je trouve tes maquettes très bonnes. Je les verrais bien chantées par les Artistics, ce groupe malchanceux que je veux relancer et...
Il s'arrêta net en voyant Jeff baisser la tête et faire un signe négatif, prêt à quitter le bureau.
— OK, OK… Alors je vais te faire une dernière proposition : ces chansons seront pour Jackie Wilson, la star de Brunswick. Ça te fait plaisir ?
— Avec tout le respect que je vous dois, Monsieur Tarnopol, ce Monsieur Wilson que j'adore me paraît un peu has-been… Un cheval sur le retour, en quelque sorte. Chante-t-il encore ?
Nat stoppa net d’un revers de main :
— Bien sûr qu'il chante ! Et tu verras qu'il possède une soif de vivre qui pourrait tous nous enterrer. Sa voix reste un véritable continuum miracle.
Après quelques secondes, Nat reprit son calme et sourit de nouveau :
— Alors demain au studio sans faute.
Toute l'équipe était déjà présente quand les portes du studio s'ouvrirent brusquement. Deux poules aux coiffes afro monumentales, juchées sur des talons aiguilles, s'engouffrèrent les premières, devançant un Jackie Wilson habillé en parfait gentleman : cape noire et pommeau doré. D’un geste théâtral, il s'adressa à la foule. Sa voix naturelle sortit d’abord toute fluette, contrastant avec son physique de boxeur ramassé et trapu. Il racla la gorge, régla ses cordes vocales, et le miracle opéra : sa célèbre voix de ténor emplit le studio. « Salut les garçons, je suis Jackie Wilson pour les gens qui ne me connaissent pas encore…Et pour ceux qui me connaissent, je rappelle le règlement que tout le monde doit respecter. Primo, on ne touche pas à mes demoiselles.» Il sourit, un sourire si éclatant qu’il faisait passer le soleil pour un coin d'ombre. Les deux poules de luxe se mirent à caqueter de plus belle, obligeant le coq à sévir. « Stop ! Secundo, pas d'alcool ni de drogue pendant l'enregistrement, compris ? Tertio et dernier point, je veux de vous tous ici réunis de la joie de vivre car ma voce s'en nourrit comme la reine a besoin de sa ruche. » Jackie fit alors quelques pas de danse qui auraient rendu James Brown jaloux, traversa l'assemblée, passa près de Sonny Saunders et lança : « Et le nain ! T'endors pas sur tes arrangements, les chansons du p'tit sont bonnes.» Il s'arrêta enfin devant Jeff Perry qui le dominait de toute sa hauteur, le toisa, bras croisés et menton en avant : « Félicitations, p'tit, je confirme et je signe. J’ai vraiment hâte de poser ma voce sur le miel de tes chansons. Un truc seulement, j'aimerais commencer par une sorte d'hymne à la joie pour fêter cet heureux évènement, à la hauteur de ce Beautiful Day, oui de ce Beautiful Day ! Alors tous au travail. »
Toute la scène se déroula à la vitesse de l'éclair. Sur ces derniers mots, la porte du studio se referma, laissant les quidams dehors sous une pluie battante et glaciale.
« Beautiful Day » : D'entrée, la voix chaude de Jackie W. vous prend à la gorge et vous transforme. Elle chante sur un tapis de bibelots carillonnants et épouse l'expression Beautiful Day en la diffractant de mille et une harmonies. Le pont est ici magique : les violons traversent la plaine et chassent les nuages. Les paroles deviennent alors inutiles, remplacées par des lalalalala enchanteurs, annonciateurs de la naissance d'un nouveau jour, comme un envol d'oiseaux.
« Because Of You » : Les cuivres poussent, le tempo se fait Motown, la voix - plus haut perchée - s'énerve, craque, se vrille au contact des chœurs sucrés. Sur le refrain, elle jaillit telle une fontaine de passions. « Oh Baby, Sweet Baby ! » Comment dire non face à tant de séduction ? Comment rester insensible ?
« Go Away » : Ça commence par une ballade au piano languide sur laquelle la voix vibre, puis, strophe après strophe, elle atteint des sommets élégiaques avant que le toit du monde ne se fissure sous des cuivres tonitruants. Ceux-ci marquent la séparation de deux êtres. À cet instant, la voix de Jackie tonne, à tout-va, la désespérance...
« Le prochain morceau a tout d'un hit, merci p'tit, tes compos m'inspirent tu sais. J'ai l'impression d'arpenter avec toi de nouveaux mondes après avoir dangereusement labouré le même sillon pendant des années... »
— Mais comment faites-vous pour sortir toutes ces harmonies inouïes ? demanda Jeff.
— Ha ha, p'tit, ça se travaille ! J'ai eu la chance, étant jeune, d'avoir un Professore au chant français qui m'a enseigné la technique du canto sul fiato, ou « chanter sur le souffle ». Ça me permet de maîtriser l'ampleur du son : ma voix escalade des montagnes inaccessibles ou dévale des pentes comme un bobsleigh, survole la stratosphère ou nage dans les eaux profondes… et pourtant elle reste bien là, sans jamais casser le fil initial, tu vois ?
« Pretty Little Angel Eyes » : Un mid-tempo qui colle immédiatement à la peau. La voix cuivrée de Jackie illumine tout l'orchestre de ses harmonies et pousse des « Oh oh oh ! » entêtants qui éclaboussent nos vies. Le céleste n'est pas loin. La flûte se glisse dans cette parade pour vous injecter le venin du désir, et si cela ne suffisait pas, les cordes portent l'estocade... On touche au divin !
« Let's Love Again » : Les cuivres et des chœurs câlins ouvrent le bal sur un mid-tempo trop cheesy pour être honnête. La voix de Jackie perd de son éclat, devient criarde et fêlée. Le bronze se fissure, le roi est nu, et sa fragilité apparait comme un nuage rose...
L'hôtel se trouvait à quelques encablures du studio. Ce matin-là, Nat dépêcha Jeff pour aller chercher Jackie, qui était très en retard. Les musiciens attendaient et les heures du studio filaient. Jeff frappa à la porte de la chambre. Une petite voix fluette lui répondit : « Oui, c'est à quel sujet ? » Quand Jackie entre-aperçut la tête du géant Jeff, il se racla la gorge, se recoiffa la Pompadour d’un geste de main et prit sa voix la plus enjôleuse : « Ok, je sais, on a eu un léger problème cette nuit avec une des demoiselles, nous avons dû partir à l'hôpital… Mais maintenant ça va mieux, tout est à cause de ça. » Il désigna le sachet de poudre encore ouvert et les traces de nombreux rails de coke sur la table basse. Il lut aussitôt dans le regard de Jeff un mélange de rejet et de reproche : « Hé, ne me juge pas, ne me juge jamais p'tit. Je prends de cette saloperie parce que je ne peux pas faire autrement. Depuis qu'une balle de revolver s'est logée à un pouce de ma colonne vertébrale, je souffre comme un damné jour et nuit. Tu peux comprendre ça, p'tit ? »
Jeff rapporta cette conversation à Nat qui surenchérit : « Ça, c'est de l'histoire ancienne, ça date de 1961. Non, ce que Jackie n'a pas supporté, c'est le meurtre de son jeune fils Jackie Jr il y a deux ans. Il a fini par plonger profondément dans l'alcool et la dope. Il vit reclus et ses rares éclairs de lucidité, il les a surtout quand il chante, quand il enregistre... Please, n'en parle pas aux autres, merci. »
Dès son arrivée au studio, Jackie enchaîna : « Hé le nain, on enregistre « It's All Over », y'a intérêt que ton arrangement de cordes soit parfait. Je veux des cordes, primo qui frémissent comme des blés sous les alizés, secundo qui soient tendues comme un élastique pour que ma voce puisse rebondir dessus. Capito ? ».
Jackie Wilson avait la sale manie d'émailler ses phrases de mots italiens. « C'est mon coté Caruso » disait-il.
Effectivement, pour Jeff Perry « It's All Over » devait être l'acmé de cette collection de chansons offerte à Jackie W. comme une offrande à son dieu. Il y avait concentré tout ce que la soul pouvait exprimer, toutes les influences possibles, allant jusqu’à invoquer les fantômes de Marvin Gaye et de Curtis Mayfield.
« It's All Over »: La voix de Jackie, à la fois flamme et glace, cristallise l'émotion comme une fleur emprisonnée par le temps. Sur un thème marvinien, tous les instruments sont en suspension, en attente de cette voix de Stentor qui va tous les emporter dans une coulée de lave inébranlable.
D'où surgissent les plus beaux sons de violons depuis Mahler...
« I Get Lonely Sometimes » : Ballade dans laquelle les cordes charrient des émotions lourdes de pluie. Avec en filigrane une mélodie, un fil autour duquel la voix cuivrée et larmoyante de Jackie s'enroule, supplie des « eh baby » et s'élève au-dessus des frondaisons de cuivres, tandis que des notes cristallines égrenées par la harpe se transforment en gouttes de tristesse...
« This Love Is Mine » : La voix bouleversée de Jackie chantonne les amers larmoiements d'amours déçus. Son chant se féminise, joue plutôt sur les aigus et les sous-entendus, tandis que le bloc orchestral s'ouvre sur un paysage automnal où les cordes bourdonnent avec les chœurs...
« Don't You Know I Love you » : La rencontre d'un homme et d'une femme sur un tempo Motown, cuivres pétaradants, refrain qui part comme une fusée. La voix vibrante de Jackie assène des « Baby listen to me », auxquels les voix enjôleuses des chœurs répondent « I love you, I need you »...
— Bordel ! Saunders, tu vas faire un effort sur tes arrangements de chiottes, c'est pour le p'tit !
— Monsieur Wilson, je voulais vous dire que... le p'tit s'appelle Jeff, je m'appelle Jeff Perry, et ce nom, un jour, sera...
— Aussi célèbre que le mien, je le sais, je ne le sais que trop bien Jeff !
Un œil pétillant et rieur se tournait vers les demoiselles aux lèvres pourpres et aux narines enfarinées, tandis que l'autre, hagard, fixait le vide. Au bord de l'épuisement, Jackie ne put sortir ce qu'il avait dans les tripes et dans le coeur sur le dernier morceau « What'cha Gonna Do About Me », qui sera gravé dans une forme trop classique, très old school, alors que Jeff l'avait conçu comme une dernière et grande symphonie.
Le lendemain, un petit matin pluvieux.
Le silence régnait dans la chambre d'hôtel envahie par le clair obscur, égayée seulement par quelques taches de chairs roses et lascives des demoiselles qui reposaient nues sur le lit. Il y avait bien longtemps que Jackie ne dormait plus. Il se leva, nu lui aussi, marcha vers la table basse, hésita devant une nouvelle ligne de coke, puis y renonça finalement. Il esquissa dans la pénombre quelques pénibles pas de danse, passa devant le miroir de la chambre qui lui renvoya une image qui lui fit peur, puis se dirigea vers les lourds rideaux mordorés transpercés par un léger rayon lumineux autour duquel gravitait une poussière d'étoiles scintillantes comme un habit de lumière. Il poussa de sa main manucurée ces tentures et plaqua sa tête nue contre la fenêtre froide. Son regard tenta de fixer l'horizon le plus lointain, qui s'assombrissait sous les songes d'une nuit d'hiver charriant son lot de bruits et de fureurs. Des larmes coulèrent lentement sur son nez de boxeur et se reflétèrent sur la vitre noyée de gouttes de pluie qui ruisselaient en formant un test de Rorschach. Et de sa voix fluette, il murmura : « C'est sûr, aujourd'hui j'aurai pas le droit à un autre Beautiful Day … Rideau. »
Epilogue 1 :
Le 29 septembre 1975, lors de la tournée de « Good Ol' Rock and Roll Revue » présentée par Dick Clark, Jackie Wilson s'effondra sur scène. Alors qu’il chantait ses dernières paroles « Just Give Me Another Chance » au milieu de « Lonely Teardrops », une attaque cardiaque foudroyante le terrassa. Il se recroquevilla, tomba à genoux, les mains tremblantes cherchant à agripper une âme sœur dans le vide, avant de s'allonger inerte, le visage tourné vers un public soudain silencieux. « Ah, ce Jackie quel bon acteur ! » lança Dick Clark, amusé. Il sombra dans un coma profond qui dura huit longues années. Jackie Wilson mourut le 21 janvier 1984 à l'âge de 49 ans.
Epilogue 2 :
Une des demoiselles de Wilson, qui était restée en contact avec Jeff Perry, l’appela au téléphone :
— Jackie Wilson est mort pour de bon… On l'a enterré ce matin comme un misérable. Eh Jeffree, tu es là ?
Un rayon oblique du soleil éblouit le visage de Jeff. Plusieurs secondes s’écoulèrent dans le silence.
— Si, si... Je réfléchissais et je me disais que ce sera sûrement un Beautiful Day !
Note : 6 stars /6
Beautiful Day :
Because Of You:
Go Away :
Pretty Little Angel Eyes:
Let's Love Again:
It's All Over:
I Get Lonely Sometimes:
This Love Is Mine:
Don't You Know I Love You:
What'Cha Gonna Do About Me:
Jackie Wilson - Beautiful Day (Brunswick BL 754189, 1973)


Titres
A1 Beautiful Day 3:35
A2 Because Of You 3:30
A3 Go Away 3:25
A4 Pretty Little Angel Eyes 2:45
A5 Let's Love Again 3:02
B1 It's All Over 3:10
B2 I Get Lonely Sometimes 3:46
B3 This Love Is Mine 2:55
B4 Don't You Know I Love You 3:21
B5 What'Cha Gonna Do About Me 2:22
Crédits
Arrangements : William Sanders
Production : William Sanders, Carl Davis
— Y faut que je me crashe en Porsche Spyder contre un platane pour exister ? Dis-moi brother, c'est le seul moyen pour que les gens reconnaissent mon talent ? Dis-moi, brother !
Jeff Perry s’était exclamé ainsi devant son grand frère Greg, producteur déjà confirmé. Nous étions en 1973, Jeff venait de composer la totalité de l'album Beautiful Day destiné à Jackie Wilson pour le label Brunswick.
Juste avant l'enregistrement, Nat Tarnopol, le boss, grand échassier au fort accent d'Europe de l'Est — qui aurait pu être rabbin s'il n'avait pas eu comme passions le baseball et la musique soul —, lui proposa de s'asseoir.
— Le baseball est une question de centimètres, la vie est finalement l'affaire de quelques secondes, tu vois… Alors que la soul, c’est un long fleuve où souffle l'éternel. J't'embête avec mes histoires ?
Nat marqua une pause, puis reprit :
— Je trouve tes maquettes très bonnes. Je les verrais bien chantées par les Artistics, ce groupe malchanceux que je veux relancer et...
Il s'arrêta net en voyant Jeff baisser la tête et faire un signe négatif, prêt à quitter le bureau.
— OK, OK… Alors je vais te faire une dernière proposition : ces chansons seront pour Jackie Wilson, la star de Brunswick. Ça te fait plaisir ?
— Avec tout le respect que je vous dois, Monsieur Tarnopol, ce Monsieur Wilson que j'adore me paraît un peu has-been… Un cheval sur le retour, en quelque sorte. Chante-t-il encore ?
Nat stoppa net d’un revers de main :
— Bien sûr qu'il chante ! Et tu verras qu'il possède une soif de vivre qui pourrait tous nous enterrer. Sa voix reste un véritable continuum miracle.
Après quelques secondes, Nat reprit son calme et sourit de nouveau :
— Alors demain au studio sans faute.
Toute l'équipe était déjà présente quand les portes du studio s'ouvrirent brusquement. Deux poules aux coiffes afro monumentales, juchées sur des talons aiguilles, s'engouffrèrent les premières, devançant un Jackie Wilson habillé en parfait gentleman : cape noire et pommeau doré. D’un geste théâtral, il s'adressa à la foule. Sa voix naturelle sortit d’abord toute fluette, contrastant avec son physique de boxeur ramassé et trapu. Il racla la gorge, régla ses cordes vocales, et le miracle opéra : sa célèbre voix de ténor emplit le studio. « Salut les garçons, je suis Jackie Wilson pour les gens qui ne me connaissent pas encore…Et pour ceux qui me connaissent, je rappelle le règlement que tout le monde doit respecter. Primo, on ne touche pas à mes demoiselles.» Il sourit, un sourire si éclatant qu’il faisait passer le soleil pour un coin d'ombre. Les deux poules de luxe se mirent à caqueter de plus belle, obligeant le coq à sévir. « Stop ! Secundo, pas d'alcool ni de drogue pendant l'enregistrement, compris ? Tertio et dernier point, je veux de vous tous ici réunis de la joie de vivre car ma voce s'en nourrit comme la reine a besoin de sa ruche. » Jackie fit alors quelques pas de danse qui auraient rendu James Brown jaloux, traversa l'assemblée, passa près de Sonny Saunders et lança : « Et le nain ! T'endors pas sur tes arrangements, les chansons du p'tit sont bonnes.» Il s'arrêta enfin devant Jeff Perry qui le dominait de toute sa hauteur, le toisa, bras croisés et menton en avant : « Félicitations, p'tit, je confirme et je signe. J’ai vraiment hâte de poser ma voce sur le miel de tes chansons. Un truc seulement, j'aimerais commencer par une sorte d'hymne à la joie pour fêter cet heureux évènement, à la hauteur de ce Beautiful Day, oui de ce Beautiful Day ! Alors tous au travail. »
Toute la scène se déroula à la vitesse de l'éclair. Sur ces derniers mots, la porte du studio se referma, laissant les quidams dehors sous une pluie battante et glaciale.
« Beautiful Day » : D'entrée, la voix chaude de Jackie W. vous prend à la gorge et vous transforme. Elle chante sur un tapis de bibelots carillonnants et épouse l'expression Beautiful Day en la diffractant de mille et une harmonies. Le pont est ici magique : les violons traversent la plaine et chassent les nuages. Les paroles deviennent alors inutiles, remplacées par des lalalalala enchanteurs, annonciateurs de la naissance d'un nouveau jour, comme un envol d'oiseaux.
« Because Of You » : Les cuivres poussent, le tempo se fait Motown, la voix - plus haut perchée - s'énerve, craque, se vrille au contact des chœurs sucrés. Sur le refrain, elle jaillit telle une fontaine de passions. « Oh Baby, Sweet Baby ! » Comment dire non face à tant de séduction ? Comment rester insensible ?
« Go Away » : Ça commence par une ballade au piano languide sur laquelle la voix vibre, puis, strophe après strophe, elle atteint des sommets élégiaques avant que le toit du monde ne se fissure sous des cuivres tonitruants. Ceux-ci marquent la séparation de deux êtres. À cet instant, la voix de Jackie tonne, à tout-va, la désespérance...
« Le prochain morceau a tout d'un hit, merci p'tit, tes compos m'inspirent tu sais. J'ai l'impression d'arpenter avec toi de nouveaux mondes après avoir dangereusement labouré le même sillon pendant des années... »
— Mais comment faites-vous pour sortir toutes ces harmonies inouïes ? demanda Jeff.
— Ha ha, p'tit, ça se travaille ! J'ai eu la chance, étant jeune, d'avoir un Professore au chant français qui m'a enseigné la technique du canto sul fiato, ou « chanter sur le souffle ». Ça me permet de maîtriser l'ampleur du son : ma voix escalade des montagnes inaccessibles ou dévale des pentes comme un bobsleigh, survole la stratosphère ou nage dans les eaux profondes… et pourtant elle reste bien là, sans jamais casser le fil initial, tu vois ?
« Pretty Little Angel Eyes » : Un mid-tempo qui colle immédiatement à la peau. La voix cuivrée de Jackie illumine tout l'orchestre de ses harmonies et pousse des « Oh oh oh ! » entêtants qui éclaboussent nos vies. Le céleste n'est pas loin. La flûte se glisse dans cette parade pour vous injecter le venin du désir, et si cela ne suffisait pas, les cordes portent l'estocade... On touche au divin !
« Let's Love Again » : Les cuivres et des chœurs câlins ouvrent le bal sur un mid-tempo trop cheesy pour être honnête. La voix de Jackie perd de son éclat, devient criarde et fêlée. Le bronze se fissure, le roi est nu, et sa fragilité apparait comme un nuage rose...
L'hôtel se trouvait à quelques encablures du studio. Ce matin-là, Nat dépêcha Jeff pour aller chercher Jackie, qui était très en retard. Les musiciens attendaient et les heures du studio filaient. Jeff frappa à la porte de la chambre. Une petite voix fluette lui répondit : « Oui, c'est à quel sujet ? » Quand Jackie entre-aperçut la tête du géant Jeff, il se racla la gorge, se recoiffa la Pompadour d’un geste de main et prit sa voix la plus enjôleuse : « Ok, je sais, on a eu un léger problème cette nuit avec une des demoiselles, nous avons dû partir à l'hôpital… Mais maintenant ça va mieux, tout est à cause de ça. » Il désigna le sachet de poudre encore ouvert et les traces de nombreux rails de coke sur la table basse. Il lut aussitôt dans le regard de Jeff un mélange de rejet et de reproche : « Hé, ne me juge pas, ne me juge jamais p'tit. Je prends de cette saloperie parce que je ne peux pas faire autrement. Depuis qu'une balle de revolver s'est logée à un pouce de ma colonne vertébrale, je souffre comme un damné jour et nuit. Tu peux comprendre ça, p'tit ? »
Jeff rapporta cette conversation à Nat qui surenchérit : « Ça, c'est de l'histoire ancienne, ça date de 1961. Non, ce que Jackie n'a pas supporté, c'est le meurtre de son jeune fils Jackie Jr il y a deux ans. Il a fini par plonger profondément dans l'alcool et la dope. Il vit reclus et ses rares éclairs de lucidité, il les a surtout quand il chante, quand il enregistre... Please, n'en parle pas aux autres, merci. »
Dès son arrivée au studio, Jackie enchaîna : « Hé le nain, on enregistre « It's All Over », y'a intérêt que ton arrangement de cordes soit parfait. Je veux des cordes, primo qui frémissent comme des blés sous les alizés, secundo qui soient tendues comme un élastique pour que ma voce puisse rebondir dessus. Capito ? ».
Jackie Wilson avait la sale manie d'émailler ses phrases de mots italiens. « C'est mon coté Caruso » disait-il.
Effectivement, pour Jeff Perry « It's All Over » devait être l'acmé de cette collection de chansons offerte à Jackie W. comme une offrande à son dieu. Il y avait concentré tout ce que la soul pouvait exprimer, toutes les influences possibles, allant jusqu’à invoquer les fantômes de Marvin Gaye et de Curtis Mayfield.
« It's All Over »: La voix de Jackie, à la fois flamme et glace, cristallise l'émotion comme une fleur emprisonnée par le temps. Sur un thème marvinien, tous les instruments sont en suspension, en attente de cette voix de Stentor qui va tous les emporter dans une coulée de lave inébranlable.
D'où surgissent les plus beaux sons de violons depuis Mahler...
« I Get Lonely Sometimes » : Ballade dans laquelle les cordes charrient des émotions lourdes de pluie. Avec en filigrane une mélodie, un fil autour duquel la voix cuivrée et larmoyante de Jackie s'enroule, supplie des « eh baby » et s'élève au-dessus des frondaisons de cuivres, tandis que des notes cristallines égrenées par la harpe se transforment en gouttes de tristesse...
« This Love Is Mine » : La voix bouleversée de Jackie chantonne les amers larmoiements d'amours déçus. Son chant se féminise, joue plutôt sur les aigus et les sous-entendus, tandis que le bloc orchestral s'ouvre sur un paysage automnal où les cordes bourdonnent avec les chœurs...
« Don't You Know I Love you » : La rencontre d'un homme et d'une femme sur un tempo Motown, cuivres pétaradants, refrain qui part comme une fusée. La voix vibrante de Jackie assène des « Baby listen to me », auxquels les voix enjôleuses des chœurs répondent « I love you, I need you »...
— Bordel ! Saunders, tu vas faire un effort sur tes arrangements de chiottes, c'est pour le p'tit !
— Monsieur Wilson, je voulais vous dire que... le p'tit s'appelle Jeff, je m'appelle Jeff Perry, et ce nom, un jour, sera...
— Aussi célèbre que le mien, je le sais, je ne le sais que trop bien Jeff !
Un œil pétillant et rieur se tournait vers les demoiselles aux lèvres pourpres et aux narines enfarinées, tandis que l'autre, hagard, fixait le vide. Au bord de l'épuisement, Jackie ne put sortir ce qu'il avait dans les tripes et dans le coeur sur le dernier morceau « What'cha Gonna Do About Me », qui sera gravé dans une forme trop classique, très old school, alors que Jeff l'avait conçu comme une dernière et grande symphonie.
Le lendemain, un petit matin pluvieux.
Le silence régnait dans la chambre d'hôtel envahie par le clair obscur, égayée seulement par quelques taches de chairs roses et lascives des demoiselles qui reposaient nues sur le lit. Il y avait bien longtemps que Jackie ne dormait plus. Il se leva, nu lui aussi, marcha vers la table basse, hésita devant une nouvelle ligne de coke, puis y renonça finalement. Il esquissa dans la pénombre quelques pénibles pas de danse, passa devant le miroir de la chambre qui lui renvoya une image qui lui fit peur, puis se dirigea vers les lourds rideaux mordorés transpercés par un léger rayon lumineux autour duquel gravitait une poussière d'étoiles scintillantes comme un habit de lumière. Il poussa de sa main manucurée ces tentures et plaqua sa tête nue contre la fenêtre froide. Son regard tenta de fixer l'horizon le plus lointain, qui s'assombrissait sous les songes d'une nuit d'hiver charriant son lot de bruits et de fureurs. Des larmes coulèrent lentement sur son nez de boxeur et se reflétèrent sur la vitre noyée de gouttes de pluie qui ruisselaient en formant un test de Rorschach. Et de sa voix fluette, il murmura : « C'est sûr, aujourd'hui j'aurai pas le droit à un autre Beautiful Day … Rideau. »
Epilogue 1 :
Le 29 septembre 1975, lors de la tournée de « Good Ol' Rock and Roll Revue » présentée par Dick Clark, Jackie Wilson s'effondra sur scène. Alors qu’il chantait ses dernières paroles « Just Give Me Another Chance » au milieu de « Lonely Teardrops », une attaque cardiaque foudroyante le terrassa. Il se recroquevilla, tomba à genoux, les mains tremblantes cherchant à agripper une âme sœur dans le vide, avant de s'allonger inerte, le visage tourné vers un public soudain silencieux. « Ah, ce Jackie quel bon acteur ! » lança Dick Clark, amusé. Il sombra dans un coma profond qui dura huit longues années. Jackie Wilson mourut le 21 janvier 1984 à l'âge de 49 ans.
Epilogue 2 :
Une des demoiselles de Wilson, qui était restée en contact avec Jeff Perry, l’appela au téléphone :
— Jackie Wilson est mort pour de bon… On l'a enterré ce matin comme un misérable. Eh Jeffree, tu es là ?
Un rayon oblique du soleil éblouit le visage de Jeff. Plusieurs secondes s’écoulèrent dans le silence.
— Si, si... Je réfléchissais et je me disais que ce sera sûrement un Beautiful Day !
Note : 6 stars /6
Beautiful Day :
Because Of You:
Go Away :
Pretty Little Angel Eyes:
Let's Love Again:
It's All Over:
I Get Lonely Sometimes:
This Love Is Mine:
Don't You Know I Love You:
What'Cha Gonna Do About Me:
